Je vais vous dire une des choses qui
m’enchante le plus dans ce livre lumineux
d’humanité: c'est de l’antitélé. Et
c'est notamment ce qui fonde sa valeur.
Un joyau, tant le maudit média soumet
le monde à son format. Bon d’accord,
je n’aime pas la télé, je n’en fais
pas mystère, et ce n’est peut-être pas
une raison suffisante pour décrire un
bouquin si positif de façon négative.
Mais quand même, quoi de plus étranger
à la télé (pourtant adepte autoproclamée
de la proximité) que la réalité et les
vraies gens, tout ce qu’on voit au contraire
si bien dans ce livre ? La télé ne parle
pas vraiment de nous, elle ne parle
quasi que d’elle-même. Elle ne s’exprime
jamais qu’à son bénéfice, n’attendant
des autres que ce qui la renforce. Oui,
elle nous montre des people, des institutionnels,
des apparatchiks, et même de fausses
vraies gens, dans sa version télé-réalité.
Les seules vraies gens qu’on voit vraiment
à la télé, ce sont ces malheureux «riverains»,
victimes d’un projet de voie ferrée
ou du dépôt d’un container à deux pas
de chez eux. Des figurants pour journaux
télévisés.
Les «gueules d’amour» du livre que
vous avez en mains, ce ne sont pas des
figurants, oh non. Ce sont eux qui font
notre vie, mieux qu’une hirondelle fait
le printemps. Ils sont dans nos existences,
ils occupent et éclairent l’espace et
le temps publics. Ils existent, ils
font la seule réalité qui compte. Ils
ne sont pas systématiquement sympathiques
ni pittoresques, mais ils peuvent l’être
énormément. En réalité, ils sont bien
plus que ça, ils sont indispensables.
Sans eux, Bruxelles serait une ville
de zorglhommes et de robocops. Parce
qu’ils existent si bien et si fort,
ils nous font exister, nous. Et à ce
titre, ils nous inspirent une sorte
de reconnaissance.
Le livre de Fred et Philippe a l’air
d’un beau livre de photos, mais ce n’est
pas qu’un objet de guéridon. D’abord,
parce que contrairement à ce qui se
passe dans pas mal d’ouvrages de portraits,
le texte est aussi passionnant et important
que l’image. Ensuite, par ce qu’on y
apprend. Sur ces personnages d’abord,
sur nous par voie de conséquence. Énormément.
Ces personnages, qui sont plutôt des
personnes, sont les coups de coeur des
auteurs et seront sans doute les vôtres.
Et un jour, espérons-le, il y en aura
d’autres, d’autres tomes.
Tant qu’il y aura des gueules.
D’amour.
Marc Moulin
http://www.marcmoulin.com