Je vous en prie
Nouvelle écrite lors d'un séjour à l'abbaye de Floreffe.
Il ne s'agit que d'une seule petite minute, mais il est en retard. Or, ce n'est pas exactement le genre de la maison. C'est la troisième fois que ça lui arrive cette semaine. Il est 4 h 01 et la prière des Vigiles vient de commencer. Adroitement, Frère Bruno gagne sa place fissa dans le chœur de l'église. D'une voix timide, il se lance dans le psaume. Sans trop pousser ses cordes vocales, de peur d'en faire sortir le chat qui s'y est installé pendant qu'il pressait le pas pour ne pas allonger le délai.
Trois stalles plus loin, Frère Edouard observe le manège et consigne l'information dans un coin de son cerveau, avant de se concentrer à nouveau sur son recueillement. Dans une attitude pieuse à l'extérieur, mais piteuse à l'intérieur, Frère Bruno pense à la journée particulière qui l'attend. Petit-déjeuner, prière des Laudes à 7 h, temps d'étude et prière de Tierces vont s'enchaîner dans leur procession immuable. Frère Bruno posera chacun de ses gestes de moine avec la plus religieuse des attentions. Et enfin viendra la matinée de travail, la dernière du genre, comme il en a décidé.
En glissant dans le parc pour rejoindre son bureau - 12 mètres carrés de comptabilité - Frère Edouard se remémore ce mois de juin, il y aura 19 étés le prochain. Par un dimanche de grâce, les novices Edouard Smokin et Bruno Degraeve étaient devenus Frère Edouard et Frère Bruno. Lorsqu'ils ont pris l'habit ensemble, ils se sont également engagés dans une longue amitié. Quand on est moine, on ne doit pas être ami, mais on peut. Entre deux calculs comptables, Frère Edouard se dit que son ami cache quelque chose mais il se demande bien quoi.
9 h 20, Frère Bruno investit son poste à l'accueil, l'hostellerie comme on l'appelle. à l'abbaye, il y a lieu de suivre l'adage « Ora et labora » : prie et travaille. Puisque l'oisiveté est ennemie de la prière. Au fil des ans et des époques, les alcôves croisent de moins en moins de vocations. Comme la communauté a également pour credo d'être ouverte sur l'extérieur, des retraitants viennent donc passer quelques jours dans les rayons de silence qui fusent le long des murs ocre. Frère Bruno est le frère hôtelier. Il est le lien entre le monastère et les retraitants. Une tâche qu'il assume consciencieusement depuis des années.
Ce matin, il donne quelques coups de téléphone, puis il accueille un couple d'hôtes. Frère Bruno leur explique les usages de l'abbaye, insiste sur le silence que l'on observe lors des repas. Il leur adresse sourires chaleureux et regards bienveillants. Des draps un rien trop amidonnés sous le bras, les néo-retraitants disparaissent vers leur chambre. Frère Bruno attrape la souris et plonge dans l'écran de son ordinateur. Dans cette crue matinée d'octobre, par les vitres de la porte travaillée de son petit bureau, on peut voir Frère Bruno totalement absorbé par les lueurs qui se dégagent de son vieil e-Mac vert pomme.
La prière de Sexte approche à grandes aiguilles. Traversant la nef, Frère Edouard ajuste son habit pendant que Frère Bruno vole sous les chapiteaux romans du cloître médiéval. Cette fois, il sera à l'heure, in extremis. Même s'il s'impose la plus grande réserve, Frère Edouard surveille la générosité grandissante des cernes qui plombent le visage de frère Bruno. Il comptabilise ses retards, il additionne ses instants d'égarement. -Toi mon ami, ça ne m'étonnerai pas que tu mènes une double vie. Se dit-il.
Pschitt, pschitt, pschitt, avec la régularité d'un métronome, un Frère décapsule une à une les bouteilles de bière de table posées devant chaque assiette. Depuis quelque temps, Frère Bruno ne prend plus beaucoup de plaisir à manger. Plus exactement, il est bien trop absorbé par son tourment pour accorder la plus petite attention aux qualités gustatives des aliments. Oui, il a fait vœu d'obéissance. Oui, il a fait vœu de pauvreté. Oui, il a fait vœu de stabilité. Et oui il a fait vœu de conversion de vie, ce qui comprend la chasteté mais aussi engagement monastique et dévouement total.
L'après-midi est frais mais beau à croquer. Chaque moine reprend son travail. Qui à la brasserie, qui à la fromagerie. Pour l'heure, Frère Bruno s'affaire à la refonte du site Internet de l'abbaye. Il a mis toute son énergie dans l'aventure. Il a fallu se familiariser avec la toile planétaire. élaborer une architecture de site, collaborer avec un webmaster, trouver un rédacteur néerlandophone pour la version Vondelienne.
En matière d'engagement de soi, Frère Bruno a donné le meilleur de lui-même. Cette aventure lui a ouvert les portes de mille rencontres, toutes plus excitantes, intéressantes, les unes que les autres. Des rencontres parfois même très prenantes et c'est bien là tout le problème. Frère Bruno consulte la modeste horloge, les minutes galopent... il hésite. Il sait qu'il doit le faire. Alors il se décide enfin à ouvrir ce nouveau document et à écrire cette lettre.
Près des ruines moussues de l'abbaye millénaire, Frère Edouard s'aère le front. Il redoute la réunion de ce soir. Quand les Vêpres et le repas du soir ne seront plus qu'un bon souvenir, les moines se rassembleront. C'est Frère Bruno qui a sollicité ce concile local au début du mois. Le jour est venu. Frère Edouard craint de deviner le dessein de son ami. Et plus encore ses conséquences. Que fera-t-il de la tentation ?
À pas feutrés, les silhouettes convergent vers le coin sud des bâtiments. Comme les moines ne sont plus qu'une douzaine, la petite bibliothèque qui jouxte le jardin de pierres est bien assez vaste pour accueillir leur petite grand-messe. L'assemblée est vite au complet. Sans tarder, le Père Abbé prend la parole pour la donner à Frère Bruno.
- Bien. J'ai quelque chose à vous dire. Ce n'est pas facile. Mais c'est tellement important pour moi dans ma quête de vérité et de transparence. Pour m'aider un peu, je vous ai écrit une lettre cet après-midi, si vous me prêtez l'oreille, je vais vous la lire.
Mes bien chers Frères,
Vous connaissez ma foi. Vous savez qu'elle ne veut souffrir d'aucune faiblesse. C'est précisément parce que je ne veux plus accepter aucun écart par rapport à elle que je vais vous annoncer ce que je dois vous annoncer. Depuis quelques mois, je trompe tout le monde : vous, moi et surtout notre Seigneur tout puissant.
Vous le savez dans le cadre de mon travail, j'ai mis en place notre site Internet. Cet accès au web, au monde extérieur m'a perdu. J'ai naturellement commencé par visiter les sites d'autres lieux de cultes dans le but de me documenter pour notre site. Au départ je ne connaissais pas grand-chose. Alors on clique et le hasard nous emmène là où on ne veut pas. Je me suis d'abord retrouvé sur des sites humoristiques, un florilège des meilleures pubs du monde, puis j'ai dévoré des blogs entiers.
Et j'ai fait des rencontres extraordinaires. J'ai engagé des dialogues sincères, captivants, émouvants. Et je suis tombé dans le piège. Je crois vous devoir la vérité mes Frères, je dois bien avouer que j'ai une maîtresse : elle s'appelle internet.
Je surfe et je surfe, peu importe où, pourvu que j'aie l'ivresse de la découverte. Dans les blogs, chacun parle sous couvert d'un pseudo, quoi de plus confortable pour un homme comme moi ? Mes matinées et après-midi de travail se sont transformés en merveilleuses récréations. Le soir, mon ombre s'en va nu-pieds rallumer l'ordinateur pour goûter encore aux joies du réseau alors que vous reposez corps et âmes. J'ai honte, mes Frères, mais j'y prends un plaisir extrême. Le surf est devenu une véritable addiction. Irrésistiblement je m'éloigne de ma tâche.
Or, j'ai le plus grand amour pour la vie que nous avons choisie. C'est pourquoi je ne peux plus me mentir, vous mentir, Lui mentir. Je voudrais, c'est même une nécessité, changer de travail. Je vous demande de m'attribuer une autre tâche. Que je ne sois plus soumis à cette délectable tentation. Je suis véritablement accroc au net. J'ai bien essayé de tempérer mes ardeurs, mais en vain. La seule façon de me modérer, c'est de me sevrer. Je veux rendre la clé de ce bureau, fuir ce cube perturbateur et enfin retrouver la sérénité qui était mienne dans ma vie de moine.
Dieu vous garde.
Frère Bruno.
En bout de table, Frère Edouard tente de ne rien exhiber de son émoi. « C'était bien ça », se dit-il. Un mélange amer d'angoisse et d'excitation glace et brûle ses phalanges, phalangines et phalangettes. Il sait que, selon toute vraisemblance, c'est lui qui remplacera frère Bruno à l'hostellerie. Avec l'unique accès internet de l'abbaye à portée de doigts. Celui qui fut pour Frère Bruno l'accès à l'excès.







