La fille de l'air

Nouvelle écrite dans le cadre d'un concours dont le thème était  « Les odeurs ».

 

 

Il y a trop de monde. Tous là à proposer leur aide, quand ils ne l'imposent pas. Les bagages ? Un taxi ? Un hôtel ? Un guide ? Non, non, non et non. Désolé, ce n'est pas ce que je cherche. Pas venu pour m'émerveiller, pas venu pour me dorer, pas venu pour subir la course de vos sueurs puissantes qui se disputent mes narines.

 

Enfin le seuil. J'échappe à cette foire aux appels, pour tomber dans l'ouate humide. Le tissu fatigué de mon T-shirt fétiche se trempe. Là, j'aperçois Romuald. Du moins, je crois que c'est lui. Une seule rencontre avant cette nuit, mais comme c'est le seul toubab présent et qu'il hésite à me faire signe, je ne dois pas me tromper.

 

Quelques courtoisies. Des suites légères de mots qui ont bien du mal à s'envoler dans cet air noir de plomb. On grimpe dans son 4x4 pour midinettes en manque d'aventure. La propreté religieuse de l'habitacle contraste avec les abords des rues. Un parfum de voiture qui voudrait bien sentir bon flotte doucement. Mauvaise surprise nasale. Cela dit, Romuald semble être un garçon gentil, soigneux et raffiné.

 

Pression. Le rempart de verre s'efface. Erreur. Soumbédioune s'invite. C'est censé embaumer le poisson frais du jour mais ce sont des relents d'égouts coriaces qui envahissent tout l'espace olfactif. Intenable. La nausée guette. Pression inverse. Retour à la vie.

 

Romuald se lance dans quelques considérations automobiles. Il se félicite du choix judicieux de son engin nippon. Je l'interromps nonchalamment. L'envie d'en venir à tout ce qu'il sait sur cette histoire. Que son haleine surmentholée en vienne aux faits !

Voilà quatre semaines, Marco est venu en passer trois au Sénégal. Vacances, tourisme, découverte. Romuald l'a hébergé une paire de nuits à Dakar puis Marco a mis le cap au Nord. Vers Saint-Louis, sur le bout de la Langue de Barbarie, parvient à ironiser Romuald. Ensuite une autre nuit à Dakar et Marco a plongé vers leSud. Normalement pour 15 jours.

 

Il n'est pas revenu, il n'a pas appelé, il a raté son avion.

 

Bien sûr, autorités et maréchaussées belges et sénégalaises collaborent « activement » et mettent le flair de leurs meilleurs limiers sur ce dossier. Le n° 357/72, pour l'anecdote. La belle affaire, ma petite voix peut-elle être tranquille ? Pour tout dire, cela me gonfle de devoir me bouger. Je loupe un rendez-vous boulot d'importance cathédrale, je manque la deuxième semaine du ballet des balles à Wimbledon et surtout, je suis un fainéant fini. Mais il y a ce quelque chose en moi qui me dit que je ne peux pas « ne pas ». Sus à ses trousses.

 

Première nuit dakaroise, les moustiques me cherchent des noises. Exécrable. Les particules du spray anti-moustique en suspension criblent mon nez de piqûres insomniaques. Les mouchettes ont gagné par procuration. Rapport poids-puissance, les prédateurs du soir sont les plus forts.

 

En résumé, une direction : le Sud. Bien. Comment va-t-il faire, le détective sans loupe ni loden pour retrouver son ami parmi dix millions de mecs qui se prétendent son meilleur ? Mes bons neurones, je vais avoir besoin de vous. Hier soir, j'ai choisi la sole grillée rien que pour vous. Aujourd'hui, c'est à vous de chauffer.

 

Le raisonnement suivi par mes synapses est binaire. Mais tellement gros qu'il pourrait avoir de bonnes chances d'aboutir. En clair, tout ce que je vais chercher, c'est à passer de bonnes vacances, me détendre, bien que ce soit très mal engagé. Tablant que le hasard de mes pas me mettra sur la piste de Marco.

 

Ce guide de poche me débecte. Toujours ce ton post-soixante-huitard, ces infos obsolètes et ces bonnes adresses pour savoir où écouter du Brel au bout du bout du monde, là où on vient pour écouter tout sauf du Brel. Celui-ci est mieux. Consultation. Pas d'idée précise, mais il n'y a qu'une route vers le Sud, c'est donc la bonne. Partons-nous-en, on verra bien.

 

La gare routière grouille et grésille. Les rabatteurs me rebattent les oreilles. Ca sent la poussière, l'huile en désespoir de vidange et l'arnaque. J'approche une bonne vieille 504 break, première série. Les fines poignées de portières soulignées du gros bouton serrure portent le deuil de leur chrome. La rouille règne, quelques tôles survivent. Je fais septième dans ce taxi-brousse, les six premiers passagers coincés trois par trois sur les banquettes sont ravis, le contingent est au complet, la guimbarde peut enfin s'ébranler.

 

On ne quitte pas Dakar, on se traîne hors de la ville. Au fur et à mesure que l'on s'éloigne, il y a de moins en moins de bitume autour des trous. Dans cette queue-leu-lente, une inspiration pulmonaire sur deux recycle une grosse bouffée de sombres échappements Made in Germany. Une série noire de camionnettes Mercedes blanches 22 places transbahutent 37 occupants de moyenne. Contrôle technique K-O. J'étais loin de m'imaginer que la firme teutonne avait produit autant de ces boîtes à fumigènes dans les années 80. Ces cars rapides portent mal leur nom.

 

Je débarque à Mbour. Non merci, pas de banane fatiguée. Non merci, pas d'eau pas potable. Non merci, pas de journaux d'hier, non merci pas de tube néon. La démarche commerciale de ce dernier bana-bana est vraiment comique. La probabilité que j'achète un tube néon à Mbour est proche du zéro absolu. Mais ce gars est prêt à tout et surtout n'importe quoi pour entrer dans le circuit commercial. Même à vendre un tube sans garantie et fragile de tout son long à un toubab en sac à dos.

 

Mon pif m'appelle. Par-là, l'océan. Le grand bleu. Les pleines inspirations d'oxygène. J'ai l'envie d'aller inhaler jusqu'à ce que mes fosses me piquent, jusqu'à ce que ma tête s'enivre. Sur le sable chaud et sale, femmes et enfants attendent le retour de pirogues. Au loin, les pêcheurs tiennent les bords des filets serrés. Dans les mailles, les barracudas et leurs cousins expérimentent pour la première et la dernière fois la berceuse des vagues. Dans un instant, la plage entière flairera les écailleux.

 

C'est temps que je longue l'écume pour m'éloigner. Cette odeur me répugne. À droite, Sali Portugal. Un village farci de touristes sea, sun and surtout sex. Même en basse saison, les relégués de l'amour s'y bousculent. À gauche, je devrais tomber sur un petit hôtel charmant. Frite sur le gâteau, le guide indique que l'endroit est tenu par des Belges. En aventure marche.

 

La première chambre sent l'humidité. La deuxième le moisi. La troisième est saine, bien que tous ses murs soient aveugles. Je me pose. Belle bagarre avec le savon sous la douche, vêtements propres. On mange dans quelques quarts d'heure. L'apéro me tend les pailles.

 

Derrière le bar, la mama respire la sympathie et transpire le patchouli. Elle m'explique que je n'ai pas de chance. Les patrons Belges sont rentrés au pays pour 3 semaines. La bavarde ajoute qu'un autre gazou dans mon genre est passé à l'hôtel il y a une quinzaine de jours. Je ne pensais pas que la raison d'être de ce voyage me rattraperait si vite. Reste à savoir si ce routard est bien Marco.

 

Je ne lui ai pas posé trop de questions, mais j'étais sûr qu'elle y répondrait rapidement quand même. C'est bien mon Marco. Au bord de l'overdose de patchouli, j'apprends encore qu'il est parti vers le Sud. Sans en dire plus. Rien ne semblait étrange dans son comportement. Vu avec pessimisme, je ne suis pas très avancé. Vu avec optimisme, il fait beau et chaud. Et puis ma stratégie semble cueillir ses premières mangues.

 

Yassa poulet au menu. Désormais, l'ail emprunte et empreinte chacune des paroles de tout le petit monde de l'hôtel. Enfin, je préfère encore nos souffles de bulbe au remugle du dessert. La papaye est un fruit au nom enchanteur, à la forme fabuleuse, aux couleurs panoramiques mais au fumet de vomi. Et n'imaginez pas que je suis mal tombé, elles sont toutes du même tonneau, toutes à remettre, dans le même seau. Je décide d'aller tirer le rideau sur la journée dans ma chambre sans fenêtre.

 

Plus au Sud, il y a Joal-Fadiouth, ensuite les bolongs du Sine Saloum, la Gambie et puis la Casamance. Plus vous vous renseignez sur la Casamance, plus la perplexité vous gagne. La région est secouée par des troubles politiques, certaines zones sont minées, le calme est revenu, éviter la route transgambienne, non elle est sécurisée, l'appât du gain de bandits de grands chemins a supplanté les revendications indépendantistes des rebelles, on connaît plusieurs touristes qui n'ont pas eu le moindre souci...

 

Hmm, tout cela ne sent pas très bon. Je crains de devoir terminer par là-bas et en même temps j'ai un peu de peine à croire que Marco se soit jeté dans la gueule du loup. Commençons par Joal-Fadiouth. Trente bornes de pistes pitoyables dont 26 par les tans, sorte d'itinéraires alternatifs qui serpentent alentour des pistes, un cran plus confortable.

 

Fadiouth, c'est l'île aux coquillages, flanquée de son cimetière. Difficile de prétendre que c'est moche. Je me laisse convaincre par le « Syndicat d'initiative » local. Visite guidée en pirogue. On flotte vers les greniers à mil. Quelques ados se chamaillent dans l'eau. A l'approche de la coquille, ils m'interpellent :  Pièce dans l'eau, pièce dans l'eau !  Je réponds naïvement: Où ça, où ça ? Requête désamorcée. Trop de choses me dérangent dans l'idée qu'un blanc jette une pièce à l'eau et que des enfants noirs se débattent pour la récupérer. Si et quand je donne, ce ne sont pas des miettes.

 

Le coin est paisible. Sûr qu'il est passé par ici. Mais inutile d'enquêter, me chuchote mon instinct. L'attitude est légère et pourtant j'ai la certitude que je perds mon temps si je fouille. Pour l'heure, le premier campement sera le bon. Demain, je filerai bille en tête, je hèlerai le premier car rapide et à moi le Sine Saloum.

 

Un feuilleton de cahots chaotiques plus loin, pied à terre à Ndangane. Perfide, un fil d'air ferrugineux alerte mes cloisons nasales. Là, un menuisier métallique inonde la rue principale de ses sciures incandescentes. Ça bricole sec. Ça se débrouille fort. Ici, les artisans sont d'abord des artistes.

 

Le toubab est la curiosité du jour, un défilé de fripes à la corde a vite fait de m'entourer. Je sue et je pue. Au point de réaliser que l'on peut être indisposé par ses propres vapeurs.

 

Je m'éponge le front d'un revers mal lifté de la manche. Quand je le vois, là, sous mon bras, un peu à l'écart. Un petit bonhomme perdu dans un t-shirt d'un blanc formule active. Ce petit schtroumpf, je ne l'ai jamais vu. En revanche, le textile qui l'enveloppe...

 

De la détresse, de la sensibilité, de la fragilité, il y a un peu trop de choses dans ces grands yeux. Compréhensible que Marco se soit fendu d'un de ses linges. Petite poussée d'adrénaline. Je progresse. Et ma quête est tellement plus pantouflarde que celle du Graal ! Le petit filou ne parle pas le français. Je gesticule, une âme finit par comprendre qu'un interprète me ferait du bien.

 

Je glane que Marco est passé il y a 10 jours tout au plus, dans une petite voiture. Un passage rapide. Un arrêt ravitaillement,  puis il a pris la route de la pointe de Sangomar. Je négocie avec un taxi clandestin, destination Palmarin, dernier patelin avant la pointe de Sangomar. Mais avec un stop dans quelques hôtels, histoire de choisir.

 

D'abord un Lodge sur la gauche. L'endroit est aussi carte-postalique que ce que j'en avais vu sur le net. En revanche, ils se sont bien gardés de mentionner ces émanations de vernis. Les planches de ces cabanons se sont un peu trop fait gâter. Comme ce gamin parachuté à la gérance qui a décidé d'être aussi accueillant que son vernis. Lui et sa teinture sont à pleurer. Je file.

 

Djiffer, fin de la route. La berline clandestine s'arrête pour ne pas s'embourber dans le sable. Un blanc-bec perdu dans un bled, et tous les habitants se transforment en piroguier. Ils palabrent et palabrent pour me faire saliver. Ils me jurent que le voyage aller-retour sur Toubacouta est féerique. Les bolongs qui s'enchaînent, bordés des mangroves de palétuviers. Les flamants roses, les pélicans, les goélands. Une balade belle comme une belle balade. Les senteurs fétides des thiofs qui sèchent à toutes branchies paralysent mon esprit. Mais le plan est séduisant. Je conclus l'affaire pour demain 11 h.

 

À l'heure de prendre congé, une silhouette frôle mes reins dans l'effervescence de la ruelle principale de Djiffer. L'évanescence de son bouquet touche mon odorat tant malmené. Une sensation pastel m'envahit. Grisante parce que colorée. Depuis mon premier mètre sur le sol sénégalais, je n'ai eu droit qu'à un festival de puanteurs. Cette jeune femme qui s'éloigne efface tout d'un effluve. Je la rejoins sans réfléchir.

Bon... bonjour. Ca va ? - Ca va bien et toi - Bien merci. Je cherche un logement pour cette nuit, vous pouvez me renseigner ? Elle se prénomme Zeynabou. Elle habite et travaille dans un campement sur Palmarin, tenu par des Suisses. C'est la fille de l'homme qui possédait le terrain acheté par les Helvètes. Et je suis amoureux, de la plus féline des gazelles.

 

On arrive, elle m'installe dans une case assez récente, construite avec la rigueur transalpine et le charme sénégalais. Bonjour les contrastes. Toute la grâce de Zeynabou évolue dans la pièce. Son parfum me saoule. Toute la littérature érotique rougirait à mes pensées. Mon Gazou viendra te chercher pour le dîner. Et elle s'éclipse, je cherche déjà les dernières traces de sa fragrance.

 

Elle a donc un gazou. Machinalement je déballe, je me douche. Je focalise sur le souvenir du parfum de Zeynabou. Je rêve, j'imagine, je plane, je vole. On frappe à la porte. Sur fond d'atlantique, un homme se tient de dos. Il va se retourner puisqu'il a entendu la porte. En une seconde, tout s'explique, avant qu'il me voie, j'ai déjà reconnu Marco.

 

Fred Lambin